Professeur Jean Baptiste Bouhey, bon et savant

 

Le Professeur Jean Bouhey nous a quittés après une longue maladie, de celles qui respectent les apparences mais qui vous isolent du monde et vous séparent même de vos proches, de façon progressive, inéluctable.

 

Ceux qui parlaient affectueusement de « leur ami Jeannot » chériront longtemps son souvenir, la Résistance, la création et le développement de la Faculté de Médecine de Dijon dont il fut le Doyen, ou simplement les rituelles et conviviales parties de tarots…  Il forma l’élève que je fus au moment même où se créait le service de cardiologie et où Médecine IV devenait Centre de Cardiologie. Quelques faits marquants sous les ordres du « Patron » constitueront ma modeste contribution à son éloge.

 

Le terme de « Patron », officiel, consacré, lui convenait peu : rien d’autoritaire chez cet homme réfléchi, silencieux, courtois, toujours d’humeur égale, qui enseignait surtout par l’exemple. Pas d’étalage inutile de connaissances, rien de directif, de dogmatique mais tout au plus, parfois, quelques corrections amicales ou simplement un froncement de sourcils réprobateur en cas de dérapage trop livresque, trop théorique. Non pas que les progrès techniques et les avancées de la science lui fussent indifférents ! Sa fréquentation de notre Société Nationale de Cardiologie était assidue, il s’agissait même d’un rite auquel nous avions adhéré, à son exemple plus qu’à son injonction. C’était pour lui l’occasion de saluer ses Maîtres, d’échanger quelques mots avec ses anciens collègues des services parisiens, mais surtout d’écouter, quasi religieusement, les exposés ou les présentations de cas cliniques. Mais l’application de ces leçons dans sa pratique quotidienne et dans son enseignement était beaucoup plus critique : son remarquable esprit de synthèse lui permettait d’en résumer l’essentiel. Encore fallait-il le tailler à la bonne mesure, celle du bon sens et surtout de l’intérêt du patient, apprécié avec compassion.

 

Sur ces assises —plus fiables qu’on le croit— se fondaient souvent des décisions à première vue téméraires mais en vérité très réfléchies. Ainsi je lui dis un jour :

« Monsieur, votre malade, Madame X…, ce rétrécissement mitral serré que vous avez fait entrer ce matin, fait des hémoptysies de plus en plus abondantes… Elle est choquée, tension à 8, je suis inquiet, ça tourne mal.

— Je vous suis, Charles. Allons-y. »

Auscultation complète, attentive, coup d’œil au tracé électrocardiographique en arythmie rapide, la main violacée qu’on réchauffe avec compassion…

« Commencez immédiatement l’héparine !

— Avec ses hémorragies ? osai-je, interloqué.

— Pas de problème, c’est une embolie pulmonaire… »

Quelques heures plus tard, sous LIQUÉMINE®, l’héparine de l’époque, l’amélioration spectaculaire confirmait le diagnostic, sans avoir recouru aux ultra-sons, aux isotopes ni à un quelconque scanner spiralé : une intime conviction, basée sur l’analyse des faits palpables confrontés à l’expérience, suffisait encore à valider des lois.

 

Voilà comment était l’enseignant, le médecin, tel qu’il m’est apparu et dont j’ai retenu la leçon durable. Reste l’homme, celui qu’on côtoyait au quotidien. J’ai dit sa courtoisie et son humeur égale, plus méditative qu’enjouée. Jamais indifférent cependant, il manifestait  au contraire un réel intérêt pour les difficultés de chacun et prodiguait amicalement ses conseils judicieux pour guider les carrières. Une fois l’an, nous étions tous conviés à une « soirée du service », peu apprêtée, qui satisfaisait son goût pour les entretiens plus débridés, moins contraints par les préoccupations du métier. Un aligoté de son cru, de qualité exceptionnelle, favorisait les échanges, dans la détente, et lui permettait de nouer avec chacun des liens quasi paternels. Assez bizarrement, aucun d’entre nous n’a pu, à ma connaissance, se procurer quelques bouteilles de ce fameux nectar, malgré des allusions appuyées à sa qualité ! La « dégustation des pinots du Docteur Jean Bouhey » ne pouvait être l’occasion d’une vitrine commerciale, bien étrangère à la délicatesse de cet homme désintéressé.

 

Après ces éloges flatteurs, les réserves et même les critiques ne vaudraient qu’en raison de notre attente avide de sans culottes vis-à-vis des rois. La soumission absolue aux maîtres parisiens, le plus souvent justifiée et inscrite dans les mœurs provinciales, exposait à les suivre aveuglément dans le meilleur comme dans le pire. Le meilleur nous a été transmis par Jean Bouhey. Quant au pire, il est évoqué avec humour par son contemporain, le Pr Yves Bouvrain qui enseigna à Besançon avant de diriger à Paris le service que nous connaissons tous : « J’ai commencé mes études au XIXe siècle avec des maîtres plus artistes, poètes, que savants (…) Ce malade est un vrai paysage (…) Ces nouvelles protéines qu’on découvre tous les jours forment des groupes étincelants comme des constellations dans le ciel ! » Des humanistes qui n’ont pas su, ou voulu mêler ou soumettre les progrès scientifiques à leur philosophie, craignant de perdre leur âme dans cette mutation. Ces progrès sont pourtant enfants de l’humanisme. Est-il fatal que le père renie sa progéniture ou soit par elle occis ?

 

La cardiologie est devenue une science, les cardiologues sont devenus des techniciens. Jean Bouhey nous a enseigné que le meilleur médecin est à la fois bon et savant.

 

Charles Portier.

 

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Date mise à jour : 11/09/2011